Une variante inconnue du jeton "système Martin" de 1888 est passée entre mes mains. Il en existait déjà 5 !
L'exemplaire en question :
1888, essai de laminage du système Martin, avers, revers, tranche. Cuivre et nickel, 32 mm, 10,00 g
Si l'on s'en tient à une description textuelle, l'objet est connu : c'est le fruit monétiforme d'un essai de laminage du système Martin en 1888. L'exemplaire qui justifie la rédaction du présent article mesure 32 mm et pèse exactement 10,00 g.
J'ignore en quoi consistait le système Martin et, a priori, ce n'est pas mon propos.
Cet objet, d'une rareté actuellement classée R2 par CGB, porte les inscriptions :
MÉTAL
BI-MÉTALLIQUE
CUIVRE ET
NICKEL PUR
1888
à l'avers, dans un grénetis que 16 étoiles pleines à 5 branches séparent du listel, et
SYSTÈME
ED. MARTIN (le D étant petit et placé au-dessus du point)
BREVETÉ
S.G.D.G.
dans une couronne de rameaux d'olivier, au revers.
Même si le terme n'apparaît pas, c'est donc, a priori, ce que nous appelons du cupronickel : le métal des 100 francs Cochet, par exemple. Ces monnaies étaient de couleur grise. Et, de fait, la très large majorité des jetons de 1888 du laminage Martin sont gris.
Mais pas celui que j'ai eu entre les mains, ni deux exemplaires récemment vendus sur Ebay et un troisième par Patrick Guillard : patinés, ils sont bruns, bruns comme des 10 francs Mathieu, qui sont dites "en cupro-nickel-alu" (donc ajout d'un métal pourtant gris : la clé est dans les proportions, 920‰ de cuivre, et seulement 60‰ de nickel et 20‰ d'aluminium), ou bruns comme des divisionnaires Second Empire ou IIIe république qui sont dits "en bronze" (à 950‰ de cuivre, donc du cuivre avec quelques corps étrangers, plutôt que du bronze, dont le taux de cuivre est généralement plus faible).
2025, capture d'écran de Google Images avec les mots clés "1888 "cuivre et nickel pur""
Cette couleur différente est une première curiosité.
Les "Essais Monétaires et Piéforts Français 1870-2001" par Michel Taillard et Michel Arnaud, aux Editions Gadoury, nous confirment qu'il y a eu des essais de laminage / de frappe avec plusieurs alliages de cuivre et de nickel, et ceci sans le préciser sur le coin. Ces essais, dont beaucoup ont dû servir de cadeau publicitaire pour le système Martin, n'avaient pourtant pas vocation à être complétés à la plume ou affublés d'une étiquette.
"Essais Monétaires et Piéforts Français 1870-2001", Michel Taillard et Michel Arnaud, Editions Gadoury, 2014, pages 576-577 : c'est tout ce qui concerne les jetons du système Martin dans cet ouvrage de référence
Parmi les 5 variantes recensées par Michel Taillard et Michel Arnaud :
- 2 sont plaquées nickel entièrement, donc grises entièrement
- 1 est plaquée nickel entièrement sauf le listel, donc grise sauf le listel
- 1 est plaquée maillechort entièrement, donc grise entièrement
- 1 est plaquée cuivre sur une âme en nickel, ce nickel étant visible sur la tranche. Ce dernier cas est donc le seul qui puisse se patiner en brun, par conséquent le seul qui pourrait correspondre à notre exemplaire;mais l'ouvrage indique 32 mm et 12 g, alors que notre exemplaire est à 32 mm et 10,00 g.
Le lien du premier exemplaire brun sur Ebay n'est plus accessible. Le deuxième vendeur sur Ebay indique 32 mm pour 10,83 g, et Patrick Guillard 32 mm pour 10,69 g. Aucun de ces deux exemplaires n'est donc au poids exact, et ils sont plus proches de "nos" 10,00 g que des 12 g de Michel Taillard et Michel Arnaud.
Il y a une seconde curiosité. Je n'en ai trouvé trace nulle part, elle m'est apparue en manipulant l'objet.
On voit bien, sur le jeton brun que j'ai manipulé, ce qui doit être du nickel, mais il n'est pas allié; du moins, sans aller jusqu'à endommager l'objet pour analyse, il ne semble pas l'être. Un test à l'aimant révèle un fort magnétisme de l'objet, le nickel est donc massivement présent.
Il est visible sur la tranche, comme le disent MM Taillard et Arnaud pour leur variante 253.5. Plus exactement, il est sur toute la longueur de la tranche, mais seulement sur la moitié de sa hauteur : il est du côté du revers, c'est-à-dire la face marquée "SYSTÈME ED. MARTIN BREVETÉ S.G.D.G.", mais il ne déborde nullement sur celle-ci. Il faut vraiment examiner spécifiquement la tranche pour le voir.
La question est de savoir si, et si oui, comment et où, se prolonge ce nickel dans le corps du jeton.
Comment expliquer cette curieuse disposition sur la "demi-tranche" sans apparaître sur la face ? Quelle conséquence tirer de la différence d'exactement 2 grammes avec la variante 253.5 pour le même diamètre : épaisseur différente ? Composition métallique nettement différente ?
Au sujet de la tranche des exemplaires gris, rien n'est dit par les professionnels qui en ont eus entre les mains.
Ces observations en appellent une autre : le classement en rareté R2 semble concerner les jetons de 1888 du système Martin pris dans leur ensemble, mais il convenait déjà de distinguer 5 catégories en leur sein, et maintenant 6 catégories. Il apparaît d'emblée que les jetons à faces cuivrées sont beaucoup plus rares que ceux à faces en nickel.
Sans discuter ici de l'utilité des classements de rareté, il conviendrait, au moins, que les passionnés de pointage soient mis en mesure d'en présenter des rigoureux.
Si vous en avez en collection, gris ou brun, je vous invite à examiner la tranche et indiquer en commentaire ci-dessous ce que vous avez observé, si possible avec diamètre et masse !
Remerciements à M. Claude Fache, pour les photos de "Essais Monétaires et Piéforts Français 1870-2001" par Michel Taillard et Michel Arnaud, 2014, aux Editions Gadoury.