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  1. On peut collectionner les monnaies uniquement pour leur valeur esthétique, sentimentale ou financière. Pourtant, elles ont des choses à nous apprendre; encore faut-il savoir les analyser. Ce qui est écrit sur elles, ce qu'elles sont, n'est jamais le fruit du hasard, mais le résultat de l'action des hommes et des évènements. Voici deux monnaies dont la lecture est intéressante individuellement, puis dont la comparaison va amener un intérêt supplémentaire. Les deux sont des royales au nom de Louis XIV. La première est bien fatiguée. France, 1670-1705, 1/12e d'écu (3 types différents). Argent 21 mm 2,00 g précisément. Cet exemplaire groupe 3 types différents, il a donc été deux fois réformé et refrappé ! - la date de 1670 est clairement lisible derrière la tête du Roi. A cette date et pour ce module, il ne peut s'agir que d'un 1/12e d'écu au buste juvénile, même s'il ne reste rien de ce buste. - devant la tête du Roi, on voit tout aussi nettement une palme, orientée vers le bas. Il ne peut s'agir que d'un 1/12e d'écu aux palmes, dont la frappe s'est étendue de 1693 à 1701. Ce fut la première réforme du flan de 1670. - sur l'autre face, on voit en entier un revers aux huit L avec les lys centraux, donc le deuxième type aux huit L. Les 1/12e d'écu aux huit L du deuxième type ont été frappés en 1704 et 1705. C'est la deuxième réforme du flan de 1670, et donc sa troisième frappe. En haut de cette face, on voit d'ailleurs une partie de la pétoncle qui signale, dans la frappe du deuxième type des douzièmes d'écu aux huit L, l'utilisation d'un flan réformé. En raison des surfrappes et de l'usure, plus aucun atelier n'est identifiable. Malgré son petit état (ceci dit, la réforme ne donne jamais des belles frappes entières et lisibles), cette monnaie est donc un témoignage extrêmement intéressant de l'économie sous Louis XIV, quand la mise en circulation de nouvelles monnaies se faisait au détriment des types précédents. Pour les contemporains, cette pratique avait une conséquence : la masse monétaire n'augmentait pas, mais sa production engendrait un coût important puisque les monnaies devaient être collectées, retravaillées et remises en circulation pour une valeur fiduciaire égale. Pour les collectionneurs, cette pratique a trois conséquences : - les types les plus anciens ont été considérablement raréfiés, puisque refrappés à de nouveaux types; - la perte d'informations sur les exemplaires, puisqu'à l'usure qui concerne toutes les monnaies, il faut ici ajouter l'écrasement et le recouvrement des motifs anciens par des nouveaux. C'est ainsi qu'aucun atelier, des trois qui ont frappé le flan de ce douzième d'écu, n'est identifiable; - la variété quasi-infinie des combinaisons possibles, surtout avec un règne monétaire de plus de 65 ans. Si, en numismatique du système décimal, il est possible de poursuivre le but d'une collection exhaustive, cette ambition, encore envisageable (avec de solides moyens financiers) pour les règnes de Louis XVI et éventuellement Louis XV, doit nécessairement être abandonnée pour celui de Louis XIV. La seconde présente mieux. France, 1674-1703, 4 sols (2 types différents) puis 5 sols. Argent 20 mm 1,36 g. Malgré des traces de réforme, l'avers semble bien lisible et porte la date de 1703. A cette date et ce module, et avec une partie des éléments du revers, c'est une 5 sols aux insignes. Au revers, le différent d'atelier semble être un B pour Rouen, ce qui en fait une rareté, voire un inédit. Nous n'avons pas trouvé d'autre exemplaire pour Rouen. Toutefois, la discussion reste ouverte pour y voir le P de Dijon, qui, lui, est répertorié. Le revers, lui, porte deux empreintes différentes, quasiment à égalité de lisibilité. Dans ce qui ne correspond pas à un revers aux insignes, l'oeil exercé reconnaît les principaux éléments du revers d'une 4 sols des traitants. La date de notre exemplaire est perdue, mais la frappe de ce type n'a eu lieu que de 1674 à 1679. L'atelier, ici, semble être Lyon (D au centre de la croix). Mais ce n'est pas tout. Un retour à l'avers permet de remarquer un soleil dans la légende devant le regard du Roi, comme il y en a un au-dessus de sa tête. Ce soleil, à cette époque, désignait l'utilisation d'un flan réformé. La localisation de celui qui est au-dessus de la tête démontre qu'il appartient à la frappe de 1703, le 5 sols aux insignes. D'où vient l'autre ? Problème : on ne connaît pas de 4 sols des traitants frappé sur flan réformé. Dès lors, il faut en déduire que ce flan a également été un 4 sols aux deux L entre le 4 sols des traitants et le 5 sols aux insignes. Muni de cette supposition, Caratoc va identifier au revers d'autres éléments de cette frappe dont, à l'avers, ne subsiste que le soleil. Il va notamment retrouver le différent d'atelier, qui désigne Paris. A gauche revers de notre 4 puis 5 sols, à droite revers d'une 4 sols aux deux L. Comme la première monnaie, celle-ci aura donc eu trois vies : - 1674-1679, 4 sols des traitants, probablement Lyon; - 1691-1700, 4 sols aux deux L, Paris; - 1703, 5 sols aux insignes, peut-être Rouen. De l'examen de cette monnaie seule, on peut d'ores et déjà tirer les mêmes enseignements que de la première, sur le coût de la production monétaire pour les contemporains, et tout ce qui nous concerne en tant que collectionneurs. Mais la comparaison de ces deux monnaies va amener un nouveau champ de réflexion. Les deux monnaies, sous leurs trois formes chacune, ont été émises durant la même période : entre 1670 et 1705 pour la première, entre 1674 et 1703 pour la seconde. Mais la première a été refrappée à valeur fiduciaire constante, toujours un douzième d'écu, tandis que la seconde valait 4 sols de la décennie 1670 au début de la décennie 1700, puis sa valeur a été portée à 5 sols lors de la refrappe de 1703. Pourtant, d'une part, la masse réelle et le titre d'argent ont été conservés intacts dans chacune de ces deux monnaies lors de chacune de leurs refrappes; d'autre part, ces deux monnaies appartenaient au même système monétaire. Dans le cas de la 4 sols devenue 5 sols, il s'agit d'une dévaluation. Ce flan contient 1,63 g (poids théorique pour les 4 sols, ce qui est cohérent avec une petite usure pour arriver à 1,55 g en 1703) ou 1,55 g (poids théorique de la 5 sols) d'alliage à 798/1000 d'argent, soit un passage d'environ 1,30 g à environ 1,23-1,24 g d'argent pur. Le pouvoir d'achat diminue ainsi en monnaie constante, puisqu'en 1674 et encore en 1700, en ayant reçu un salaire de 4 sols on peut acheter 1,30 g d'argent métal, alors qu'en 1703, en ayant reçu un salaire de 5 sols, on en obtient seulement 1,23 ou 1,24 g. En trois ans, un revenu qui augmente de 25%, ce qui est énorme, ne permet pourtant plus d'acquérir que 95% des richesses initiales. Ce constat décrit une situation qui ouvre la voie à des manipulations financières en jouant sur les rapports entre divisionnaires. Pour prendre une comparaison très simple, c'est comme si, de nos jours, on ne pouvait pas acheter la même quantité de produit avec une monnaie d'1 euro ou avec 5 monnaies de 20 centimes. Cela donnerait naissance chez certains, les plus intelligents et ceux qui ont le plus de moyens techniques, à des stratégies de thésaurisation et d'échange des monnaies pour gagner du pouvoir d'achat à valeur fiduciaire égale. A notre connaissance, cet aspect très concret de la spéculation n'a pas été abordé dans les études consacrées à l'économie au temps de Louis XIV. C'est un apport que peut faire la numismatique à l'Histoire. Il est également intéressant de noter que la Régence a mis, de façon immédiate, un frein très fort (même si pas total) à la pratique de la refrappe des flans réformés. Il est vrai qu'elle a eu, elle, son scandale économique sous forme de la banque de Law, programmée par le duc d'Orléans dès 1714, avant la mort du Roi (septembre 1715), et mise en place en 1716. Merci à Caratoc pour son aide à la lecture sur les traces de la frappe aux deux L !
    3 points
  2. Très intéressant Guillaume. Je trouve toujours que cette période est fascinante sur le plan numismatique. Néanmoins ce qu'elle révèle n'est pas glorieux: une gabegie financière et une période assurément très difficile pour la majorité des sujets de ce roi dont l'histoire ne retient que le faste et le long règne. Amusant comme la mort, puis le temps, distordent les perceptions et estompent les défauts - pas toujours il est vrai, mais souvent. Je me demande toujours comment faisait la populace pour comprendre ce qu'elle avait en main en terme de monnaie, une vraie gymnastique. Nul doute que le rendu de monnaie à l'auberge du coin a souvent été animé durant cette période!
    1 point
  3. Bonjour, J'ai préféré reporter la mise en vente à ce soir parce que le sujet m'a inspiré un article imprévu et je voulais le trousser préalablement. C'est chose faite et on y parle de toi, Caratoc !
    1 point
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